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28/04/2014

RIMBAUD A ADEN / LES EXPERTS SAISON 3 / BRICE POREAU 1

 

ET BRICE PRIT SON PIED ...A COULISSE 

(précision au centième de millimètre) 

 

 

Avouons d’entrée mon innocence et ma naïveté !

 

Il y a un an - parvenu au bout du fastidieux jeu des 7 erreurs que j’avais eu l’imprudence de démarrer, en 2012, devant le florilège de billevesées (toutes plus étayées les unes que les autres) et d’articles (de plus ou moins  bonne foi) relatifs à la découverte de la photo dite du coin de table adénique - j’avais constaté, avec plaisir, que les regards de la blogosphère s’étaient enfin tournés vers d’autres horizons et crû benoîtement que nos vaillantes troupes d’experts avaient regagné leurs chauds pénates. Ce qui me conduisit alors à faire de même, à la plus grande joie de mes charentaises (fourrées) d’exégète en chambre.   

 


Mais ne voila-t-il pas que -il y a quelques semaines - un nouveau prurit galopant médiatico-expertorant se déclara soudain : le personnage masculin assis dans le coin droit de la photo était enfin « scientifiquement authentifié » comme étant le pote poète préféré de Verlaine, l’Arthur le plus célèbre des Ardennes (après Arthur Martin), en un mot (comme en deux) : Rimbaud Arthur.

 

Les fidèles (ceux qui du moins ont assisté d’un peu près aux épisodes précédents de l’affaire) se souviendront que cette expertise - cette authentification « définitive » - n’est pas exactement la première (ni sans doute la dernière) : nous avions déjà eu droit au Rimbaud identifié par son biographe préféré, Rimbaud identifié par l’expert en photographie, Rimbaud identifié par son « bec de lièvre »  etc… Je cite de mémoire ayant mieux à faire que relire la prose journalistique de l’époque - celle d’avril 2014 suffit à m’égayer.

 

Nous avons ici  le coutumier  exemple de contagion médiatique propre au temps du web, où l’on ne vérifie pas ses sources (on n’en a ni le temps, ni sans doute la compétence), où l’on veut offrir du neuf à tout prix – et plus vite que son concurrent - sachant parfaitement que ces articles de 15 lignes seront aussi vite consommés et oubliés qu’ils ont été pondus.  

 

Comme pour ce genre de controverse, il n’ai guère fait de quartier entre partisans et opposants de telle ou telle thèse, il me semblerait utile et honnête que l’auteur de l’article présentât d’entrée, au lecteur, son point de vue personnel, sa position sur le sujet (s’il en a une) et  ses motivations essentielles. Parlons franchement : il est, en ces matières et dans ce milieu  (de la recherche, de l’édition, des médias) tellement d’intérêts entrecroisés (pécuniaires ou de notoriété –les 2 étant fort en rapport) et de liens d’obligés - voire d’affidés - qu’aucun article ne peut être tout à fait neutre d’arrières pensées. Il est également des personnes plus introduites que d’autres, il en est aussi de plus ou moins sympathiques -  élément jouant un rôle non négligeable dans le cadre des interrelations humaines.

 

A propos de cette polémique - « Rimbaud ou pas Rimbaud sur la photo ?» - je dois à la vérité de dire que, comme beaucoup, je n’avais personnellement vu - au départ - aucune malice dans les 1ers articles (début 2010), de J.J Lefrère & Co,  traitant du sujet. Un biographe - entouré d’une solide équipe de libraires - nous présente une photo de groupe où serait présent Rimbaud, qu’aurais-je bien pu y trouver à redire ? Mieux, je remarquais de fait - à tout prendre - une certaine ressemblance entre cet homme, assis à son « coin » de guéridon (un défi aux lois de la géométrie ceci dit), et le portrait qu’Isabelle Rimbaud avait dessiné de son frère vers la fin de sa vie (voire tracé de mémoire après sa mort) : celui d’un Arthur finement moustachu. Comme quoi, une ressemblance tient à peu de choses  (sauf bien entendu quand la police scientifique et sa batterie d’indéniables données s’en mêle !).      

 

Mais j’eus, à cette même époque, le privilège –traînant  mes guêtres et mon temps libre sur un site internet consacré à Rimbaud (mag4) – d’assister à la mise en place de la controverse, de voir en direct  les uns et les autres agir, se débattre, s’invectiver pour finalement  généreusement s’étriper à coup de menaces de procès. J’ai même pu (le croiriez vous ?) échanger un mail avec l’un des libraires (non ? si !).  Ainsi, peu à peu, je compris que l’affirmation de départ (c’est Rimbaud !) - qui avait été présentée avec bel aplomb comme une sainte évidence (et un véritable travail de recherche ayant duré plusieurs années) - tenait seulement  à quelque chose d’infiniment ténu, de terriblement subjectif : une  « certaine » ressemblance.

 

Je pus ainsi voir les découvreurs de la photo progressivement élaborer un argumentaire  (de plus en plus riche d’informations, de détails) qui -  bâti sur des bases plus solides - aurait dû constituer un édifice intellectuel indestructible mais n’était en réalité qu’un édicule de guingois, constitué de bric et de broc et  exhaussé sur des fondations très improbables. On nous conta une histoire - qu’on nous demanda de prendre pour argent comptant  - où les 1ers rôles étaient tenus par Georges Révoil et Arthur Rimbaud,  sans qu’aucune preuve ne nous fût jamais apportée de leur présence sur cette photo. On nous noya de documents, de photos… Le must fut sans doute l’article paru en septembre 2010 dans la « Revue des 2 mondes » et intitulé « histoire d’une photographie » - monument  iconographique en l’honneur des 2 héros. Il était important de faire disparaître - derrière un épais écran (de fumée) d’informations, de documents et de photos - la fragilité de l’hypothèse de départ : cette potentielle mais incertaine ressemblance sur laquelle tout leur travail reposait.

 

 Il était important de montrer au béotien -qui suivait l’affaire de loin -  et à la presse - qui ne s’en approchait guère plus- ces indéniables preuves de l’acharné travail de recherche et de fouille accompli.. Cette profusion d’information devait logiquement  conférer à nos amis une aura de sérieux, une réputation d’experts (mais experts en quoi au demeurant ;  en rimbaldologie, en biométrie ou en photos jaunies ?  Ambiguïté jamais vraiment levée).

 

Sous une fausse apparence de complétude, le scénario imaginé – trop complexe, trop hétérogène – avouait (pour qui voulait les chercher) toutes ses faiblesses. La quantité d’informations fournies dissimulait avec complaisance l’absence de preuve évidente de la présence de Rimbaud. En outre, la présentation de ces informations était souvent biaisée –non pas volontairement ni avec une quelconque volonté de rouerie, car nos amis sont, j’en suis certain, sincèrement convaincus d’avoir trouvé le saint graal arthurien, le chaînon manquant rimbaldien – mais par biais méthodologique, dû en grande partie à leur aveuglement.  Peut-on, en effet, qualifier de scientifique et de sérieuse, une collation d’informations univoque guidée par un présupposé, une recherche qui met systématiquement au rebut les éléments d’information n’allant pas dans le sens souhaité et n’entrant pas dans le scénario choisi (cf Dutrieux, un barbu parmi tant d’autres) ?  A contrario, les informations apportées étaient essentiellement  des données disparates, collectées au gré de leurs recherches, et qui avaient pour principal point commun et pour objet essentiel de toujours revenir à Rimbaud. Ces éléments ne prouvaient aucunement la présence de Rimbaud sur la photo mais simplement l’omniprésence de Rimbaud dans leur pensée.  

 

Si  je ne mets pas en doute la sincérité de la démarche des libraires et consorts ni l’honnêteté intellectuelle de leurs intentions, je serai en revanche moins amène vis-à-vis d’une mauvaise foi assez prégnante et d’une intolérance régulièrement démontrée ( cf épisodes précédents), tout en ajoutant immédiatement que ces traits de caractère sont assez bien partagés par les 2 camps ( cf là aussi épisodes précédents).

 

Souvent, nos amis ont écrit que leur scénario était juste, du fait que leurs adversaires ne parvenaient pas à  en montrer les limites ou les impossibilités (ex : Révoil rencontre effectivement Lucereau à Aden en août 1880, Lucereau a pu – même si nous n’en avons aucune preuve - croiser  Rimbaud en coin de buvette, le matériel photographique utilisé est compatible avec les années abyssiniennes de Rimbaud etc…). Cet argument est à la base des sciences. Toute hypothèse scientifique peut être considérée comme valable tant que des observations ne l’ont pas invalidée. A contrario, le modèle conceptuel d’origine ne peut être conservé si une observation l’infirme ; il faut alors à son inventeur  soit complexifier le modèle de base,  soit le jeter aux oubliettes de l’histoire (avec le géocentrisme, le créationnisme, le communisme ou la génération spontanée). La première solution est -ceci ne surprendra personne- souvent privilégiée à la seconde. Nos amis n’y ont pas fait exception, la découverte de Lucereau a exclu Bardey de la photo, le surgissement à éclipses de Suel a remisé Dubar au placard etc…

 

Ptolémée avait tellement retravaillé le système géocentrique aristotélicien – afin de le rendre compatible avec les connaissances  de son siècle - qu’il en avait fait un monstre /chef d’oeuvre de complexité. Et à chaque nouvelle observation astronomique - contredisant  le rôle central confié (idéologiquement) à la planète terre – les successeurs de  Ptolémée ajoutaient un degré de complexité supplémentaire à ce système, donnant à tort l’impression de le renforcer alors qu’ils l’affaiblissaient toujours un peu plus. Et Copernic n’eut plus qu’à remettre le soleil au centre du système du même nom, pour d’un coup abattre - par la simplicité de ce concept – ce fol édifice de roues et de pignons imbriqués (monstre au pied d’argile).  

 

De même, la « surprise » Dutrieux de 2011 mit bas le scénario complexe édifié par nos amis, car  ni  Révoil, ni Rimbaud n’étaient « Dutrieux compatibles ». Après une période de rejet épidermique au 1er degré (le barbu de gauche n’est pas Dutrieux ;  tout poil ressemble à un autre poil), puis quelques sympathiques tentatives de discréditer l’adversaire (ces dévots, ces entre-guillemets), face à l’évidence, nos amis tentèrent – comme l’avaient fait les successeurs de Ptolémée - de sauver, en complexifiant, leur système idéologique (ici nommé « rimbaldocentrisme » et que l’on peut résumer par cet axiome « toute photo du XIXème siècle prise à Aden comporte un Rimbaud caché dans le paysage »). On chercha d’abord  à faire accroire que Dutrieux aurait pu revenir à Aden en août 1880 (et Révoil serait alors bêtement resté derrière son pied d’appareil photo) mais cette hypothèse fut vite abandonnée car un chercheur allemand (Pabst) prouva que Dutrieux se la coulait douce, en Egypte, cet été la.

Un nouveau scénario fut alors élaboré … mais l’air de rien, car, à trop changer de scénarii, on risque vite de perdre en crédibilité (et puis ce serait reconnaître que Dutrieux a définitivement chassé Révoil - le véritable socle du scénario élaboré en 2010).  Ce scénario est  l’improbable (mais encore faudra-t-il le démontrer noir sur blanc, se disent-ils)  passage de Rimbaud à Aden, dès la fin d’année 1879 (juste pour être sur la photo avec Dutrieux ). Un ballon d’essai en ce sens a déjà été lancé –de mémoire en 2013 -  sobrement résumé sous le titre « Rimbaud, pilleur d’épaves ? ». Le poète n’avait-il pas écrit à ce sujet l’un de ses plus beaux vers : « -la nuit vient, noir pirate au cieux d’or débarquant » ?

 

Alors, cette hypothèse n’avait été présentée qu’avec beaucoup de précaution,  s’appuyant sur un vague témoignage. Il faut dire que Jean-Jacques Lefrère est sans doute le mieux placé pour savoir que ce scénario n’est en rien corroboré par la biographie (connue) de Rimbaud. Gageons dès à présent, que ce scénario resurgira un jour prochain - non plus comme simple hypothèse ou  jeu de l’esprit - mais bien comme argument dernier destiné à sauver le rimbaldocentrisme. Sachons que ce sera aussi son ultime rapetassage.   

 

En attendant ces jours de glaciation, le mieux serait quand même de ne pas avoir à faire usage de cet hypothétique dernier scénario, dont l’inconvénient majeur est tout de même de devoir reconnaître que le scénario complet - fruit de tant d’années de recherche -  présenté jusqu’ici au public, à grand renfort de documents iconographiques, est bon à foutre au feu.  Le mieux  serait tout de même de faire la démonstration – hors sol (c'est-à-dire hors temps et hors environnement humain) – que l’homme assis à droite de la photo est indubitablement Arthur Rimbaud. Or quoi de mieux qu’un expert en biométrie pour cela ? 

 

Nos amis ont toujours eu de la chance. Il faut dire que cette chance à un petit nom magique : Arthur Rimbaud. Le poète devenu mythe attire le regard des bonnes fées. A ce nom, les portes s’ouvrent d’elles-mêmes, sans qu’on ait même à prononcer Sésame : le descendant des Lucereau adresse au biographe une photo de Révoil, Gunthert propose son expertise photographique  et, dernier en date, Brice Poreau publie – à grand renfort médiatique - son analyse biométrique (police scientifiquement certifiée).  

 

Comme dans les contes, il est des bonnes et des mauvaises fées - et puis des qui se prennent les pieds (à coulisse) dans le tapis !   

 

 

 

                                                                                                  Circeto

  

 

 

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