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27/10/2011

RIMBAUD A ADEN / LE JEU DES 7 ERREURS (7-1)

ERREUR N° 7: Arthur RIMBAUD – La légende « toute goldée »  (1ère partie)

 

« Les contes osent tout, c’est d’ailleurs à ça qu’on les reconnaît » - (M. Audiard)

 

Si pour Victor Ségalen, de passage à Aden, en 1909, Rimbaud était « une perpétuelle image » qui revenait « de temps à autre sur sa route », dans le conte de nos experts en rimbaldologie appliquée, la « chère image » du poète obstrue, quant à elle, tout le chemin.

 


Il n’est, en effet, dans le scénario proposé, pas un personnage, un lieu, un fait qui ne soit cité sans être expressément relié, d’une façon ou d’une autre (surtout d’une autre), au maudit poète. Impossible, dans ce récit, de faire un pas sans tomber sur l’Arthur, impossible de regarder ailleurs et même, comme l’a démontré l’aménité de certains propos échangés : interdiction de regarder ailleurs !

 

Et tant pis si, pour ce faire, l’on mélange joyeusement les époques, l’on confond allègrement les causes et leurs conséquences. L’important n’est-il pas, pour nos experts, de créer du lien, un maximum de liens - comme autant de rets destinés à ficeler toute tentative d’imaginer un scénario alternatif au leur(re).

 

N’a-t-on pas d’ailleurs lu récemment, sur le blog des libraires associés, que le scénario « Dutrieux- novembre 1879 » ne saurait être retenu, au prétexte (sans doute esthétique ?) qu’il ne laisse qu’un champ de ruines, en lieu et place du majestueux édifice (château de cartes !), que leurs bons soins attentifs avaient bâti. - « Mince de mince, on avait mis des noms sur tous les personnages, voilà qu’il va falloir tout recommencer ! ». On a pourtant vu dans les précédents épisodes ce que la plupart de ces noms valaient : un vrai feu d’artifices ! Mais, mieux vaut peut-être un joli conte en papier mâché qu’une vérité à reconstruire ?

 

Comment, aujourd’hui, ne pas sourire à la lecture de ce tout premier article, où nos libraires  se targuaient d’avoir d’emblée fait preuve d’une prudence têtue, se gardant résolument de  prendre un rêve pour la réalité, en reconnaissant Rimbaud dans le premier venu sirotant son pastis à Aden. Qu’est-ce que cela aurait été sinon !

 

Ce n’est en effet aucunement un patient recollement de preuves concordantes et indubitables, qui a conduit, nos amis, au scénario Rimbaud, mais, une simple impression (autosuggestion ?) de départ, benoîtement résumée ainsi : « ce regard sans aménité (ah bon ?) nous rappelle quelqu’un ! ». Intuition  fugace aussitôt élevée au rang de certitude !

 

Il est clair, qu’il n’y a eu, dans cette histoire, en matière d’enquête, qu’un travail de construction univoque visant à tirer irrésistiblement le scénario (par tous les poils de barbe des personnages) dans le seul sens de la présence du poète  sur la photo.

 

Tous les chemins conduisent à Rimbaud ? N’est-ce donc pas là, preuve parfaite qu’il est sur la photo ? 

 

Eh bien non !  C’est juste le signe que le scénario a été patiemment construit  (puis courageusement retapé, enfin désespérément rapetassé) à partir de cette nécessaire (forcément nécessaire) présence.  Il faut dire aussi qu’ils en avaient rêvé de cette photo ! LA photo du poète au paletot idéal, prise à l’aube de sa seconde vie, à la terrasse d’un café !

 

Dans cette fable qui nous a été contée, une année durant, Rimbaud est la pierre angulaire, le mot magique inlassablement psalmodié par les auteurs. Un peu comme la  case « départ » au Monopoly, Rimbaud :   toujours on y revient, à tous les coups l’on gagne ! Alors pourquoi s’en priver ? Un vrai florilège !

 

Quelques exemples ?

 

Cette photo a donc été prise sous la véranda du Grand Hôtel de l’Univers à Aden, propriétaire Jules Suel .

 

– « Vous avez dit Aden ? Ah Aden !... ». « Au cours d’une période qui dura plus d’une décennie, Aden allait constituer la résidence principale ou le port d’attache de Rimbaud comme Charleville l’avait été jusqu’alors pour lui », écrit J-J Lefrère, en avril 2010, dans un article d’Histoire Littéraire.

 

Malheureusement faux ! Rimbaud a, de fait, passé beaucoup plus de temps sur la côte africaine que sur la côte arabique, et Aden, au Yémen, à la différence de Harar, en Abyssinie, ne saurait, par conséquent, être qualifiée de résidence principale du poète, tout juste de résidence secondaire. Détail ? Oui certes, détail, mais un détail qu’aucun biographe de Rimbaud ne peut ignorer !

 

- «Oui, bon ! Mais vous avez dit  «Grand Hôtel de l’Univers » ? Ah le Grand hôtel !... ».

 

Sous la même plume ailée, on peut lire que Rimbaud « fréquentera régulièrement l’hôtel de l’Univers et y logera même quelque temps. Il s’y fera parfois adresser son courrier, y compris lorsque qu’il se trouvait de l’autre côté de la Mer Rouge ».

 

Là encore, exagération  - pour le moins ! Car comme l’écrivait (page 896) un célèbre et talentueux biographe de Rimbaud, celui-ci  « n’était pas homme à se promener toute la journée dans le secteur des citernes antiques, à hanter le bar de l’hôtel de l’Univers ou les tavernes indigènes ».

 

De fait, lors de ces séjours à Aden, Rimbaud résida quasi exclusivement à Aden Camp et non à Steamer Point (où se trouve cet hôtel), distant de plus d’une heure de route. Confondre les deux localités est un peu comme mélanger Passy et La Goutte d’Or, le métro en moins.

 

Le séjour avéré de Rimbaud à l’hôtel de l’Univers ne semble pas avoir dépassé quelques petits mois – bien ciblés- au cours de la décennie  1880-1890 : grosso-modo, octobre-novembre 1885 et mai 1886. On ne saurait donc qualifier cette fréquentation de …régulière et s’en servir comme élément de preuve pour accréditer la présence du poète sur la photo, puisque ce séjour est de plus de 5 ans postérieur à la date du cliché, et tient essentiellement à une affaire commerciale ponctuelle que mena Rimbaud avec Jules Suel, à ce moment la : l’affaire des fusils de Ménélik. A preuve, une fois l’affaire (mal) conclue, ces liens vont sérieusement se distendre : plus de traces de Rimbaud au Grand hôtel !

 

- «  Bon ! Jules Suel ? Vous avez  dit Jules Suel ?! Alors, là, ce n’est que du bonheur ! ». Sûr, nos experts s’en donnent à cœur joie !  

 

« Jules Suel, le beau-frère de Dubar, celui qui a embauché …(eh oui vous avez gagné !) Rimbaud, à son arrivée à Aden », ce même « Jules Suel, qui apportera le financement supplémentaire à …(je vous le donne en mille) AR » pour son commerce de petit matériel avec Môssieu Ménélik. On notera que cette dernière référence fait exact doublon avec celle ayant trait au Grand Hôtel (la célèbre mode du « 2 en 1 » des temps de crise!).

 

Allez, chers petits amis, une dernière brouettée pour la route !... Tenez ! Dans la malle à trésors de Jules Suel, nos amis ont dégotté d’autres photos : on doit l’une au photographe Albonis, une autre représente un sieur Naufragio.

 

Top chrono, c’est parti !

 

- « Albomis ? Vous avez dit Albomis ?  Ce nom me dit quelque chose…voyons…mais oui ! ». Albomis : « ce commerçant gréco-indien, qui fréquentait César Tian, importante personnalité d’Aden dont… (patience, ça vient, ça vient !)Rimbaud fut l’associé dans les dernières années de son séjour en Abyssinie».

 

- « Et Naufragio ? Naufragio ?? ». Bon sang mais c’est bien sûr, ce nom « est mentionné dans une lettre de …(non ! pas possible ? si, si !) Rimbaud, adressée à Ugo Ferrandi, le 30 avril 1889 : j’ai communiqué votre note à Naufragio qui vous salue etc…».

 

Vous voyez bien, on n’y échappe pas ! Tous les chemins mènent à l’Homme ! Voilà  pourquoi votre fille est muette, Allah est grand et Rimbaud sur la photo.

 

L’érudition a du bon, quand même !

 

Mais rappelons certaines évidences : l’affaire des fusils, qui met en relation Rimbaud, Suel et l’hôtel de l’Univers, se déroule plus de 5 ans après la photo, l’ « association » Rimbaud –Tian (l’un était plus associé que l’autre), nous pousse au-delà de 1888 et la lettre à Ferrandi… en1889, soit plus de 9 ans ( !) après le fameux cliché.  

 

Vous me direz : « Pourquoi se soucier des dates? » . 

 

Ben, peut-être tout simplement parce que mélanger, l’air de rien,  1880, 1885, 1886, 1888 et1889 est somme toute aussi sérieux pour un biographe, que, pour un exégète, soutenir que le « Grand Hôtel » du poème en prose « Promontoire », écrit avant 1875, serait une indéniable référence au logis du bon père Suel.

 

Peut-être aussi tout simplement  parce que le Rimbaud de 1880 (sans parler de celui de 1879 !!), n’a que peu de rapport avec celui de 1885, 1886, 1888 ou 1889. L’un est un béjaune, tout juste échoué à Aden, découvrant un monde qu’il lui faudra apprivoiser, l’autre a déjà roulé sa bosse dans toutes les méharées du pays. 

 

Ceci ne veut évidemment pas dire, qu’AR ne connaissait pas le Grand Hôtel de l’Univers, ni Jules Suel avant 1885, ou qu’il ne rencontra Tian qu’en 1888.  Nécessairement dans ce petit monde, les trajectoires des uns et des autres se sont croisées, à certains moments  -mais encore reste-t-il à savoir lesquels et à ne pas les inventer à sa guise !

 

Jongler, dans un même paragraphe d’article, avec les dates et les évènements, multiplier de façon sytématique les rapprochements entre chaque lieu évoqué et Rimbaud, chaque personnage pressenti et Rimbaud, a tout de la construction stylistique nommée  « trompe l’œil intellectuel », dont le but serait de nous faire accroire que ces êtres n’ont jamais pu avoir d’existence autonome, en dehors de Rimbaud, ce météore qui laissa leur vie à tout jamais …inchangée.

 

 

 

                                                                                                      Circeto

 

 

 

 

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