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05/06/2011

RIMBAUD A ADEN / LE JEU DES SEPT ERREURS (5):

 

ERREURS N° 4, N° 5 et N° 6 : Suel, Dubar, Hunter : trois hommes pour un pyjama.

 

«En effet, ils furent rois, toute une matinée… » : A. Rimbaud

 

ERREUR N° 5. François A(i)mable Dubar :

 

« Cachez les palais morts dans des niches de planches ! » : A. Rimbaud


 

Il a été conté, dans le précédent épisode, comment, pour une bête histoire de bague, Jules Suel se fit injustement chiper son fauteuil de maître de céans, par son beau-frère Dubar.

 

Pour les tenants du mythe Rimbaud, se croyant (à tort) forcés de dénicher, à la va-vite, un suppléant à Suel, Dubar avait le triple avantage de fleurer bon la cinquantaine, d’être notoirement marié à la sœur de Suel, et d’avoir recruté le poète aux élastiques près de son coeur, à la factorerie Bardey d’Aden, le 16 août 1880.

 


La présence du « demi-patron » du poète, au centre d’une photo prise précisément ce mois-la, pouvait indéniablement conférer du poids à l’hypothèse « Rimbaud ». En effet, s’il semble ardu d’imaginer un Rimbaud, à peine débarqué, paradant, « seul des siens », sur une photo de groupe de ressortissants européens, il est, à contrario, plus facile de l’imaginer accompagnant le colonel Dubar, chez son beau-frère, à l’occasion d’une visite amicale ou d’affaires.

 

Malheureusement Dubar n’ayant laissé aucun portrait à la postérité, cette identification restait spéculation pure, sauf survenue d’un appui extérieur miraculeux, auquel seuls les biographes ayant chambre sur cour et pignon sur rue, savent forcer la main.

 

Tel fut le sens de l’amphigourique appel du 5 juin 2010, que JJ Lefrère, se décida à lancer (sur le site internet de l’Express) à destination de l’Inconnu : « Quant au second, ce Pyjama portant alliance … nous ne tomberions pas des nues si quelque descendant de Dubar... nous apprenait, photographies en main, qu'il s'agit de son aïeul », ne s’épargnant au passage ni redondance, ni promesse d’une (forte ?) récompense en liquide: « Si quelque descendant de Dubar retrouve un album de famille contenant une photographie du "colonel", il peut nous contacter sans hésiter, nous lui offrirons volontiers un verre »

 

Fut-ce malthusianisme ou tempérance, aucun descendant ne se manifesta.

 

Mais ceci était finalement de peu d’importance, tant nos experts se montraient sûrs de leur fait, arguant avec une objectivité qui ne cédait en rien à la rigueur : « Son âge et son attitude pourraient correspondre à ceux du vieux colonial qu'était Dubar ».

 

Tout inconnu est moitié homme de légende. De fait, Dubar était encore moins « vieux colonial » que « vieux colonel », comme les éléments biographiques de cet ancien adjudant allaient malencontreusement vite le démontrer.

 

Mais que savait-on, au juste, de Dubar, au moment de la découverte de la photo dite du « coin de table » ?

 

Seulement quelques bribes lâchées par Rimbaud dans ses premières lettres écrites d’Aden et de Harar (un colonel en retraite qui n’hésitait pas à vous rendre un service ou deux), voire quelques traits tirés de Barr-Adjam , où l’on note que Bardey n’aimait rien tant qu’ affubler ses compagnons de prénoms postiches : ainsi les 2 « Dupond », D. Pinchard et P. Dubar (amour de la symétrie ou goût de l’inversion ?).

 

« Nous avons trouvé récemment quelques précisions biographiques sur ce Dubar, dont on ignorait jusqu'au prénom. » : pouvait donc avancer J-J Lefrère, dans cet article de juin, alors qu’un génie malicieux (le fantôme d’Alfred ?) le faisait, à son tour, traîtreusement buter, sur le nom de baptême de Dubar, ce François-Amable, que nos amis s’entêtèrent, jusqu’au début de l’année 2011, à trouver fort…aImable!

 

F-A Dubar, « ce vieux colonial … ce vieux baroudeur … le doyen du groupe… ses voisins n’étant que de jeunes expatriés », comme le décrivait, dans ce fameux article, M. Lefrère, avec un plaisir de l’image exotique, d’évidence puisée dans la Bandera et chez Pépé le Moko.

 

Avec ses babouches et sa tenue locale, le fondant depuis tant d’années dans le paysage, on imaginait Dubar toujours prêt à dispenser quelque sage conseil à tous ces godelureaux, frais émoulus des E.N.S.E. (Ecoles Nationales Supérieures d’ Explorateurs), et éternellement partant pour faire profiter de sa longue expérience des colonies et du palu, ses jeunes compatriotes souffrant du jet lag.

 

Une description tellement criante de vérité, qu’on humait déjà, à vingt pas (et malgré le vent contraire), cette bonne odeur de sable chaud, si caractéristique du Légionnaire mûri sous le harnais.

 

Et puis, voilà que, seulement deux mois plus tard, en août, dans La revue des deux mondes, sous la plume bifide de MM Desse et Caussé, F-A Dubar retrouvait une place soudain plus modeste, réduit au sobre rôle physiologique « d’aîné », « les autres, jeunes expatriés (étant) ses cadets ». On pouvait alors apprécier la notable évolution sémantique du propos et même un discret parfum de tautologie !

 

C’est que sans doute, nos amis, à tête(s) reposée(s), avec ce léger recul propice à la réflexion, s’étaient rendus compte que, de tous les protagonistes, présumés réunis sur la photo, F-A Dubar était, en août 1880, le plus « bleu bite » de tous – et de loin !

 

En effet, Dubar n’était arrivé à Aden - dans les colis de Bardey - qu’au mois de mai de la même année, soit péniblement trois petits mois plus tôt…alors qu’un Lucereau traînait ses bottes sur le Crescent depuis trois fois plus longtemps, que Riès avait débarqué, sur site, quatre ans auparavant, que Révoil sillonnait les parages depuis une longue paire de lurettes, que Bidaut de Glatigné se payait le portrait des Adénoïdes, de tous poils et toutes religions, depuis un bon paquet d’années, et que même sa femme (cette péronelle de 19 ans !) avait, au cours de son enfance, usé ses fonds de jupettes sur tous les quais d’embarquement de Tawahi.

 

Autant d’éléments concourant donc à mettre sérieusement en doute le scénario d’un F-A Dubar, trônant, au centre de la photo, en roi du pétrole et de la casbah, entouré de petits jeunes admiratifs, sous la véranda du bon père Suel.

 

Je me souviens avoir alors suggéré à nos amis - manifestement dans le besoin - un scénario interprétatif diamétralement opposé, plus conforme à la réalité biographique de notre « jeune » colonial.

 

Ce scénario de secours ne mettrait plus en scène un « Dubar l’ancien », « Dubar le tatoué » ou « Dubar le sage », mais au contraire, un François-Amable Dubar, un peu blanc-bec, moqueusement affublé, par ses pairs goguenards, d’un drôle de pyjama en raphia et d'une paire de charentaises, fumant un cigare « farces et attrapes » à l’occasion du traditionnel bizutage de bienvenue (on s’ennuie tellement, loin de la mère-patrie !).

 

Un scénario, somme toute, à peine moins crédible que celui proposé par notre célèbre trio d'experts!

 

 

 

Circeto

 

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