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25/01/2011

RIMBAUD A ADEN ? / PATRON, LA MEME CHOSE !

Amateurs de mythes, qui un jour, deux jours, plusieurs mois pour les plus masochistes, avez été abreuvés par cette histoire d’une photo retrouvée de Rimbaud, oyez la nouvelle : le poète à la culotte au large trou n’était pas sur la photo. « Rimbaud » n’était pas Rimbaud !

« Je est un autre » écrivait-il dans la lettre dite du Voyant; on aurait donc pu s’en douter !

Une page est en train de se tourner, celle du joli conte évolutif qui nous a été offert depuis le printemps dernier, nous présentant un Arthur Rimbaud, pris en photo, sur un coin de table d’Aden, en août 1880, à peine le pied posé sur la terre yéménite. Ce détail, déjà, n’aurait-il pas pu nous glisser la puce à l’oreille ?


Clic Clac Kodak ?

A une époque, où le polaroid et le numérique n’étaient pas vraiment au point, prendre une photo requérait nombre d’opérations complexes et n’était l’apanage que de quelques uns. Les photos étaient rares, les poses un peu longues, le sujet toujours soigneusement mis en scène. Pas de photos au débotté mais des photos composées, ne laissant rien au hasard. Cette photo dite du coin de table à Aden, soigneusement cadrée, joliment équilibrée, où chaque personnage offre le meilleur de lui-même, ne pouvait échapper à la règle.

Ces hommes et cette femme, de toute évidence, prennent la pose. Leur présence ne doit rien à l’instant, cette photo a été pensée à l’avance, c’est un groupe d’amis ou de relations, que l’on a réuni, tout exprès. Ce n’est pas un motif pris sur le vif ; ces hommes, cette femme savaient, la veille, le matin, que cet après-midi là, à cette heure là, ils se réuniraient sous la véranda pour être photographiés. Ils constituent nécessairement une entité sociale, gérée par des liens d’une certaine nature et d'une certaine force.

Alors, autant, il était plausible d’imaginer, un Arthur Rimbaud faisant partie de cette micro-société, quelques années après son arrivée, vers 1882 ou 1885 (année pour laquelle nous avons la preuve qu’il fréquentait Jules Suel et son Grand hôtel de l’Univers de Steamer-Point, cadre de la photo), autant il était bien improbable d’imaginer Rimbaud, à ce point intégré à la colonie des français d’Aden, en août 1880, une quinzaine de jours seulement après y avoir débarqué.

En août de cette année-là, pour ces résidents d’Aden, Rimbaud n’était au mieux qu’un inconnu, arrivé sans le sou, et qui plus est malade. Embauché, le 16 août 1880, par la maison Bardey - toute récente, elle aussi, sur le secteur - il devait être alors plus occupé à travailler dur à la factorerie d’Aden Camp (à plus d’une heure de route de l’hôtel de Steamer-Point), dans l’espoir de se refaire une petite santé économique, que de parader sur une photo, avec des notables…même en coin de table.

Anti-mythes

Mais comme toujours avec Rimbaud, nous sommes, des deux pieds, dans le mythe, celui qui l’accompagne, depuis qu’un matin d’hiver à Londres, (ou d’été à Roche, ou d’automne à Stuttgart ?), il a abandonné la poésie. Ce mythe qui fait qu’on parle, aujourd'hui, plus de la vie de Rimbaud, de la photo de Rimbaud, de l’alentour de Rimbaud, que du cœur même de son œuvre.

Car, qu’est-ce donc, sinon céder une fois encore au mythe, que de ne pouvoir imaginer une quelconque photo d’époque, prise à Aden, sans Arthur R. ? Il faut reconnaître que,  cette photo, on en a tous tellement rêvé !

Voyons, la scène, toute évidente : Aden, Hôtel de l’Univers, le soir tombe (comme par maladresse) ; un gamin entre en trombe dans l’hôtel :

- « Ho, m’sieu Suel !  Y’a Lucereau et Rimbaud sur votre terrasse, en train d’se taper une mousse ! »
- « Hein, Rimbaud ? Le maudit poète symboliste que le monde entier nous envie(ra) ?? Vite, va chercher l’appareil-photo ! Ca intéressera Paris-match !».

Allons, foin d’ironie facile !  Ne jetons, à personne, la pierre (celle sur laquelle, mieux qu’une église, on a bâti tant et tant de chapelles rimbaldiennes), car nous portons tous ce mythe en nous, le mythe de l’adolescent que nous fûmes, qui remue toujours au creux de nos lombes et ne veut pas mourir.

Rimbaud : un corpus bouffé aux mythes, livré à tous les appétits. Arthur, requiescat in pace !

Donc, nous ne le répèterons jamais assez, cette présence de Rimbaud, sur une photo de groupe, datée en dernier lieu d’août 1880, aurait dû nous apparaître très improbable, quasi impossible… et d’autant plus impossible que nous savons maintenant que la photo a été prise, non pas en août 1880, mais bien plus tôt, en novembre 1879.

Bienvenu à Dutrieux !

Une preuve photographique vient en effet tout juste d’être apportée (mais encore trop discrètement à mon avis),  par un professeur de mathématiques, agrégé de lettres, et spécialiste de la geste rimbaldienne : M. Jacques Bienvenu.

C’est à lui déjà que l’on devait, au mois de mai dernier, l’identification d’un personnage clef : l’explorateur Henri Lucereau (le grand moustachu bravache, debout à gauche), qui avait  permis de dater la photo de la période « septembre 1879–août 1880 », correspondant à la durée du séjour à Aden de cet explorateur (qui fut tué, du côté de Harar, en octobre 1880)

C’est donc à lui encore aujourd’hui que nous devons l’identification d’un second personnage clef (toujours en terme de datation de la photo), celle du bon docteur Pierre-Joseph Dutrieux (Tournai 1848 / Paris 1889) , docteur et explorateur ayant participé à la première expédition belge vers le Tanganika, de 1878 à  1879, et qui n’est autre que le barbu assis, à gauche au premier plan de la photo (nez pincé, front plissé, tempe – notons le - résolument dégarnie).

Afin de ne pas alourdir cet article, je vous invite à prendre connaissance du blog de ce chercheur : rimbaudivre.blogspot.com , où vous pourrez consulter, tout à loisir, la photo du docteur DUTRIEUX. Vous pourrez ainsi constater combien la ressemblance, avec le barbu de gauche de la photo, est frappante, j’oserai dire : concluante.

Pour mémoire, les tenants du scénario  «Rimbaud on stage», avaient  successivement proposé pour ce barbu assis à l’extrême gauche, les noms d’Alfred Bardey (employeur de Rimbaud) et de Georges Révoil (explorateur et photographe arrivé lui aussi en août 1880). La comparaison des différentes photos connues de ces deux personnes avec le  « barbu » de la photo ne peut malheureusement tenir longtemps, face à l’évidence Dutrieux, mais là aussi je vous invite à vous faire votre propre jugement sur la question.

Dutrieux et Lucereau sont sur la photo : l’hypothèse Rimbaud tombe à l’eau.

La présence des deux explorateurs Lucereau et Dutrieux à Aden, date précisément la photo, de la première quinzaine de novembre 1879, c'est-à-dire plus de 8 mois avant l’arrivée de Rimbaud à Aden, à une époque où Rimbaud se gobergeait tranquillement en Métropole, inconscient - le malheureux - des tourments qu’il infligerait, quelques 130 années plus tard, à ses meilleurs exégètes et plus parfaits biographes.

Nous savons en effet que le docteur Pierre-Joseph Dutrieux a rencontré, pour la première et seule fois de sa vie, Henri Lucereau, précisément à Aden, en novembre 1879, de retour de son expédition malheureuse en Afrique Centrale  (atteint de malaria, il avait dû faire demi-tour au printemps 1879 et revenait en Europe, via Zanzibar et Aden, où il séjourna 15 jours).

Nous tenons cette information  -déterminante pour notre affaire- de la propre main du docteur Dutrieux, qui l’a écrite, à l’encre noire sur papier blanc, dans une lettre, adressée à un journal égyptien, un an plus tard,  le 18 février 1881, quelques mois seulement après le meurtre de Lucereau. Cette lettre, qui a été reprise dans le bulletin de la Société de géographie commerciale de Paris de 1881– Tome 3, pages 193 et 194, est consultable par tout un chacun, sur le site de la BNF (le site de l'exégète en robe de chambre).

On y lit : « J'ai passé 15 jours à Aden, avec M. Lucereau en novembre 1879, au moment où je revenais mourant ...la confraternité qui unit tous les voyageurs africains m'attira les sympathies de M. Lucereau...j'en ai gardé un souvenir reconnaissant et je me dois à moi-même de rendre hommage à la mémoire de l'infortuné voyageur... ».

Il ne savait pas que cette lettre allait mettre un terme à un feuilleton médiatique, démarré quelques 130 années plus tard, au sujet d’une photo, prise sur un coin de table d’un hôtel d’Aden et réunissant autour vraisemblablement du propriétaire, M. Jules SUEL, quelques un de ses clients explorateurs : MM LUCEREAU et DUTRIEUX notamment.

Et si cette photo n’a rien apporté de plus à notre connaissance de l’autre vie de Rimbaud (et c'est bien regrettable), elle a du moins permis de mettre quelque peu la lumière sur certains héros oubliés de l’Histoire.

Pour suivre l’adage Wahrolien, eux aussi avaient bien droit, à leurs 15 minutes de célébrité !

Circeto

Tous les détails "au jour le jour" du feuilleton de la photo du coin de table d’Aden sont consultables sur l’excellent site (et forum) dédié à Rimbaud, de Mme Catherine Magdelenat: mag4.net. Vous croiserez au gré des pages du forum quelques acteurs majeurs de cette histoire et y découvrirez quelques détails croquignolesques et piquants. Une sorte de plongée dans les coulisses ...pour les plus intéressés (et qui n'ont que ça à faire).

Et Rimbaud dans tout ça ? Et la poésie ? Sûr, c'est une autre histoire (à suivre)!

 

 

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